Les mèmes, supports de l’évolution culturelle

En deux mots : Depuis 25 ans, des chercheurs de toutes origines se demandent s’il pourrait exister un équivalent culturel de l’ADN, c’est-à-dire une forme de réplicateur qui transmette par un processus de contagion ou d’imitation les solutions inventées ça et là par la culture humaine.

Le mot mème : d’où vient-il ? Il apparaît dans le livre de l’éthologiste Richard Dawkins Le gène égoïste, 1976, chapitre 11. Dawkins choisit un monosyllabe ressemblant à gène, mais rappelant les idées de mémoire, de ressemblance (du français « même ») et d’imitation, ainsi que l’idée de plus petite quantité d’information. Bref, un mot génial, bien trouvé, imparable. Un pur réplicateur qui s’ancre davantage dans votre mémoire chaque fois que vous essayez de l’oublier !

La possibilité que la sphère des humanités ouvre sa porte au modèle darwinien n’est pas sortie d’un chapeau. On la trouve par exemple chez
Monod, dans Le hasard et la nécessité. Elle est même bien plus ancienne que cela, puisque la formule remonte à Démocrite. Le vivant s’étend au-delà de l’aventure biologique liée à l’ADN. L’idée d’un monde des idées, ou noosphère, a été introduite par l’anthropologue Teilhard de Chardin. L’hypothèse que les lois de la vie peuvent aussi s’appliquer aux machines, et à des créatures purement faites d’information, se trouve à la base des intuitions bouleversantes de chercheurs comme A.Turing et J.Von Neumann, qu’on peut considérer comme les pères de l’informatique moderne. L’épistémologie évolutionnaire de Friedrich Von Hayek en est une autre illustration.

Mais surtout, l’expérience quotidienne nous montre une divergence et une accélération très voyante du fait humain, dans sa séparation d’avec la nature : Agriculture, urbanisation, transports, sont
visibles de l’espace, tout comme y sont audibles nos émissions de radio, sans parler des traces que nous conservons, nos livres, codes de lois, arts, technologies, religions…

Notre
cerveau consomme plus d’un quart de l’énergie du corps au repos. Ce pourcentage qui était relativement stable chez les préhominiens, a doublé « d’un coup » en à peine un million d’années.

On ne sait plus exactement si c’est l’homme qui a propulsé la culture ou si c’est la culture qui a tiré l’homme hors de son origine purement animale, vers autre chose. L’homme a évolué plus vite, grâce à ses outils. L’étude de l’hominisation révèle régulièrement une co-évolution, un partenariat.
Un entraînement mutuel entre le biologique et le culturel. Qui dit mutuel, dit deux.
Leroi-Gourhan nous raconte la co-évolution de l’outil, du langage et de la morphologie (face et main). Lévy-Strauss nous parle de l’autonomie de l’organisation culturelle, par-delà les différences ethniques.
Durkheim revendique l’irréductibilité du fait social à la biologie.

Parallèlement, l’observation des sociétés animales démontre que la nature produit des phénomènes collectifs, abstraits, qui vont bien au-delà des corps. La sociobiologie animale s’est concentrée sur les sociétés d’insectes et de primates, montrant que
des comportements sociaux très évolués relèvent du phénotype étendu, c’est-à-dire du travail à distance de l’ADN (techniques, langage, répartition des tâches, schémas de coopération).

Certaines extensions, très radicales, de la sociobiologie à l’homme voudraient que toutes nos capacités soient codées génétiquement, et donc que des pratiques culturelles comme l’architecture, le droit, l’économie ou l’art ne soient qu’un phénotype étendu de l’homme.
Ces travaux ont été rejetés surtout du fait de l’attitude de certains auteurs qui refusaient toute existence aux sciences sociales.

Aujourd’hui, la volonté de réduire les comportements à leurs avantages évolutionnaires biologiques s’est recentrée sur le fonctionnement du cerveau par le biais de la psychologie évolutionniste. On admet maintenant que le cerveau est modulaire, que le schéma général de ses modules est inscrit dans les gènes, mais que leur construction se fait sur la base des flux cognitifs, des apports d’expériences qui sont vécus par l’enfant au cours des premières années de sa vie.
D’où le fait que chaque personne soit unique et que les gens pensent si différemment selon leur culture, alors que toutes les principales aptitudes du cerveau font appel à des zones situées à la même place et selon le même schéma chez tous les peuples de la terre.

On peut citer une foule d’exemples (les travaux de
Steve Pinker en sont pleins, notamment) de façons d’agir ou de penser qui ont clairement eu au cours des âges des effets bénéfiques sur la survie des personnes qui étaient naturellement aptes à les pratiquer. La peur du noir, la capacité de déguiser ses motivations, le désir de paraître riche, et même des choses plus subtiles comme la tendance à croire à une continuation de la vie après la mort, à une providence qui aide, à une vie dans l’invisible, et jusqu’au réflexe intellectuel consistant à supposer un but à toute chose, tout cela peut s’expliquer par des avantages évolutionnaires accumulés par nos ancêtres.

Cependant, il existe une portabilité incontestable des idées, des modes de vie, des techniques, bref des solutions de la culture, et il existe également des compétitions entre les modèles (exemples : commerce, mode, politique), le tout se jouant sur des échelles de temps qui laissent « 
le vieux gène essoufflé loin derrière ».

D’où
l’hypothèse révolutionnaire d’un autre réplicateur, indépendant de l’ADN, qui serait apparu à la racine même du processus d’hominisation.

Les arguments avancés par
Susan Blackmore dans the meme machine sont très éloquents :
La limitation des naissances, une pression culturelle qui ne va pas dans le sens des gènes,
Le développement du cerveau, ce mangeur d’énergie dangereux pour la mère et son enfant, qui n’a d’utilité que pour transmettre des informations, des méthodes, brefs des mèmes, alors que d’autres primates survivent très bien avec un organe beaucoup moins gourmand,
L’apparition du langage en prolongement du grooming, pratique tribale du soin mutuel, c’est-à-dire sans finalité autre que de maintenir un lien, et avec l’imitation, l’apparition naturelle de règles, de complexité, d’une grammaire.

Mon argument, inspiré d’une formule de Luca Cavalli-Sforza :
Aujourd’hui, l’évolution naturelle de l’homme est terminée car tous les facteurs naturels de sélection sont sous contrôle culturel. Tous les facteurs qui pourraient influencer la fécondité ou la mortalité infantile sont soit maîtrisés soit dépendants de facteurs géopolitiques, économiques ou religieux. En revanche, la culture, elle, continue à évoluer : les lois évoluent, mais aussi l’art, les technologies, les réseaux de communication, les structures de pouvoir, et les systèmes de valeurs qui deviennent de plus en plus intégrateurs. Il est pour moi raisonnable d’admettre l’existence d’un réplicateur autonome de la culture.

Mais alors, le grand changement, c’est que les mèmes et les solutions qui leurs servent de créatures, donc de machines de survie, évoluent pour leur propre compte, en exploitant le terrain constitué par les réseaux de cerveaux humains, mais indépendamment, et
parfois au mépris des besoins de leurs hôtes biologiques.
Ce sont des solutions mémétiquement évoluées qui sont aujourd’hui capables de breveter un génome. Il en va de même des religions et des systèmes politiques qui tuent. La plus majestueuse de toutes ces solutions s’appelle
Internet, le cerveau global.

Pour se propager à l’aise, rien de tel qu’un réseau. Comme les insulaires du pacifique ont maillé leur réseau à grand coup de pagaies, les mèmes nous tissent et nous relient comme autant de passerelles. Il est parfaitement logique,
du "point de vue" du deuxième réplicateur - bien que celui-ci reste dénué d'intention - d’assurer une plus grande continuité dans le tissu de son substrat biologique (les humains), tout comme les habitants de Venise ont construit des ponts aux quatre coins de leur cité... Tout ce qui relie les humains est bon pour les mèmes.

Il est logique, dans la même optique, de coder de façon de plus en plus digitalisée tous les modèles qui doivent être transmis, stockés et copiés. C’est ainsi que le monde se transforme de plus en plus en un vaste Leroy-Merlin culturel, au sein duquel
il devient chaque jour plus facile de reproduire du prêt à penser, du prêt à vivre, du prêt à être.

A mesure que l’on se familiarise avec l’hypothèse méméticienne, il devient évident qu’elle invite à un combat, à une résistance et à un dépassement.
Elle nous montre que des modèles peuvent se reproduire dans le tissu social jusqu’à devenir dominant sans avoir une quelconque valeur de vérité ou d’humanité.

Elle nous pose des questions comme : que valent nos certitudes ?
De quel droit pouvons-nous imposer nos convictions et notre façon de vivre ?
Qu’est-ce que je peux appeler « moi » ?
Comment puis-je dire que « je pense » ?

Ce n’est que le commencement d’
un nouveau grand chantier de la pensée humaine, peut-être le plus grand jamais ouvert. Nous n’en sommes qu’aux fondations.












Différentes définitions

Nous avons essayé lors de l'atelier 1 du séminaire à Hossegor d'apporter notre pierre à l'édifice en formulant une dénition :
"Mème : une partie élémentaire du système de codage qui nous permet de connaître la reproduction d'un observable culturel / comportemental".

Celle-ci vient s'ajouter aux autres définitions qui existaient jusqu'à présent:

Dawkins:
L'unité de base de l'information culturelle. Un réplicateur dans Ia nouvelle soupe de Ia culture humaine. Comme exemples de mèmes on peut citer les mélodies, les slogans, les modes vestimentaires, les façons de fabriquer des pots ou de construire des arches. Les mèmes se propagent dans le bassin mémétique en sautant de cerveau en cerveau, par le biais d'un processus, qui, en un sens le plus large peut être appelé imitation.

Baquiast et Jacquemin
On désigne par le terme de mème, rappelons-le, les contenus sémantiques ou symboles de type langagier circulant, mutant et entrant en compétition darwinienne dans les réseaux constitués par les cerveaux humains et les moyens de communication, traditionnels ou modernes, reliant les hommes entre eux.

Blackmore:
Les mèmes ne sont pas des entités magiques on des idées platoniciennes flottantes, mais de I'information logée dans des mémoires humaines spécifiques, des actions et des artefacts. Exemple de Ia soupe: le mème est-il dans le bol, dans Ia recette écrite, dans Ia recette connue, ou dans l'art de préparer ?

Lynch (synthèse PJ d'après Lynch 96'):
Une idée activement contagieuse est un mème. Exemple du tabou religieux des Amish contre les machines agricoles modernes. Les mèmes selon Lynch sont tous des règles de vie : croyance, interdit, préjugé ou règle de conduite. Exemples des agressions racistes, du port de préservatif ou de la croyance en un dieu unique.

Lynch 1998:
Un élément mémoriel, ou une portion de I'information neuronale stockée dans Ie cerveau, identifiée en utilisant Ie système d'abstraction de I'observateur, et dont la manifestation (instanciation) découle de façon critique d'une précédente manifestation du mème élément mémoriel chez un on plusieurs porteurs.

F.T.Cloak repris par Lynch:
Un mème est une instruction mentale auto-réplicative qui oriente le comportement et génère des événements perceptibles.

Dennett 1:
Un mème est une idée, qui se forme en une unité mémorisable distincte. Ii est propagé extérieurement par des véhicules qui en sont les manifestations physiques (livres, objets, comportements).

Dennett 2:
J'appelle ces nouveaux envahisseurs des rnèmes, et un genre radicalement nouveau d'entité créée Iorsque une sorte particulière d'animal est infestée de mèmes, c'est ce qu'on appelle généralement une personne.

Plotkin:
Un mème est I'unité d'hérédité culturelle analogue au gène. Ce sont les représentations internes cachées de Ia connaissance qui combinées à I'influence de I'environnement, produisent un comportement externe et des artefacts, tels des minijupes ou des ponts.

Définition "de travail" Brodie:
Un mème est une unité d'information contenue dans un esprit et dont l'existence influence les évènements de sorte qu'un nombre plus grand de copies d'elle-même est créé dans d'autres esprits.

Les mèmes sont des instructions exécutées par le cerveau.

Bloom (Synthése Jouxtel)
Les mêmes sont les principes grâce auxquels toute entité supra humaine se constitue en se distinguant des autres, au besoin par l'agression.

Aunger:
Un neuromème est une configuration dans un noeud d'un réseau neuronal (composé d'un ou plusieurs neurones) qui est capable d'induire Ia réplication de son état dans un autre noeud.

Les mèmes ne sont à chercher ni dans les comportements, ni dans les artefacts, car I'information n'est pas "active" dans I'observé, mais dans le cerveau uniquement car c'est lui seul qui est "motivé" dans Ia reconnaissance d'une forme particulière.

Oxford EngIish Dictionary:
Meme : An element of a culture that may be considered to be passed on by non-genetic means, especially imitation (Elément d'une culture pouvant être considéré comme transmis par des moyens non génétiques, en particulier par I'imitation).












Qu'appelle-t-on un mème ?
Par Pascal Jouxtel


On peut définir un mème comme un morceau d'information, stocké temporairement dans le cerveau humain, qui influence le comportement (pensée, parole, ou action) et se transmet d'une personne à une autre par imitation (imitation est ici pris au sens large, c'est-à-dire consciente ou non, voulue ou non, immédiate ou différée).
(Définition formulée par P.Jouxtel d'après les travaux du Dr S. Blackmore.)

D'après Aaron Lynch, on devrait dire qu'un mème est "le sous-ensemble copié interpersonnellement d'information stockée dans le cerveau" ( the interpersonally copied subset of brain-stored Information. )
Certains auteurs considérent les mêmes comme des éléments autonomes qui se copient d'hôte en hôte, (approche Lynch) et d'autres comme le langage même dans lequel sont écrits les codes de nos comportements (approche Blackmore.)

La définition récemment fournie en 2001 par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin, de la revue Automates Intelligents, est bien tournée :
"Les mèmes sont des unités réplicatives et mutantes se développant sur le mode darwinien dans les réseaux constitués par les cerveaux des hommes et par les divers médias, traditionnels (parole, écrit (*)) ou modernes (radio, TV, Internet) les reliant.
Les mèmes apparaissent, se reproduisent et se diversifient là où ils trouvent l'opportunité d'acquérir de nouveaux espaces de vie et de nouvelles sources d'énergie. Leur action est déterminante dans la formation des opinions humaines et, consécutivement, dans les comportements individuels et collectifs se traduisant finalement par des structurations sociales plus ou moins lourdes, générant à leur tour de nouveaux mèmes.
Dans cette optique, évidemment discutable, ce ne sont plus les organismes et structures qui créent des mèmes, mais les mèmes qui créent les structures et les organismes. Les mèmes structurants émergent évidemment d'un terrain pré-existant, mais celui-ci n'est pas différencié, pas organisé, et ce sont les mèmes qui lui donnent vie. "

(*) Une petite remarque : quand les auteurs parlent de médias traditionnels, je pense que l'on peut rajouter les éléments perceptibles de la construction sociale, comme les arts plastiques, le costume, l'architecture ou les rites.

Un exemple ?

- Oh, la belle cravate ! C'est quoi, dessus ?
- Des abeilles et des pots de miel.
- Ah, oui... Bernard, il en a une avec des petits chiens.
- Je l'ai achetée chez XXX, tu sais, rue de la YYY ?
- Ca tombe très bien, je cherchais un cadeau pour Marc.
- Tu verras, ils en ont des super belles, avec des lions, des canards, etc.
- J'adore les cravates avec des animaux.
- Moi aussi !
- etc.
Le lendemain, Marc avait une cravate comme celle de Bernard !




Système

Comme le souligne Joël de Rosnay dans Le Macroscope , Il est pratiquement aussi difficile de définir le mot système que le mot "chose" ou le mot "vie".


Nous emploierons ici le terme "système" pour désigner Le règne des systèmes offre, comme le règne animal, des créatures de petite et de grande taille, des très nombreuses et très simples, d'autres très complexes et de grande ampleur. On y rencontre l'équivalent des espèces, des sociétés, des individus.

Parmi les principales sortes de créatures systémiques, on peut déjà citer

les organisations
les comportements
les idéologies
les machines
les symboles
les jeux, etc.

En toute rigueur, il ne s'agit que des systèmes représentables ou codables dans le cerveau humain ou ses extensions, et ayant une influence sur les comportements. Il s'agit de socio-systèmes, essentiellement post-biologiques.
Prenant une liberté par rapport à la systémique classique, on ne considérera ici les systèmes que dans la mesure où ils font intervenir au moins un esprit humain. Ainsi, une bougie sera considérée comme un système permettant à une personne de s'éclairer, ou de célébrer un rite. Dans ce cas, le système sera par exemple "une bougie allumée sur un gâteau d'anniversaire". En revanche, dans une approche systémique classique, la personne ne fait plus partie du système une fois la bougie allumée, fonctionnant en régime permanent.)




Réplicateur

1. Les réplicateurs sont des entités capables de se répliquer spontanément, dans des conditions favorables. Ils fabriquent des copies d'eux-mêmes. L'ADN est un réplicateur.

2. Ils se groupent par bandes (gangs) pour s'entraider. Ils s'entourent de dispositifs de protection, de reproduction, et de mobilité afin de garantir une meilleure longévité, une meilleure fécondité et une meilleure fidélité de la copie. (le véhicule le plus sophistiqué de l'ADN s'appelle l'homme, mais le plus efficace est la bactérie.)

3. Il existe au moins un deuxième réplicateur indépendant de l'ADN. Indépendant ne veut pas dire qu'il n'y ait pas d'interaction entre les deux. Le chapitre des co-adaptations mème/gène est le plus délicat, mais pas le moins intéressant. Il n'est du reste pas démontré que l'ADN (ni même l'ARN) soit le premier réplicateur. Certains biologistes (comme Cairns-Smith) évoquent la possibilité d'un antique réplicateur minéral, apparenté aux cristaux d'argile. Nous utilisons l'argile pour faire des récipients... c'est peut-être ce que nous sommes en train de devenir à notre tour.

4. Les lois de Darwin s'appliquent à tous les réplicateurs. Elles décrivent comment, face à une pression de sélection environnementale, certains éléments de code influencent la capacité de survie et de reproduction du porteur. Lorsque plusieurs versions du même bout de code existent, elles entrent de fait en concurrence, et la version offrant les meilleures capacités de survie l'emporte au fil des générations. La possibilité qu'ont ces codes de muter à l'occasion du processus de copie permet l'apparition de nouvelles variantes, et donc l'adaptation des espèces à leur milieu.



Alors, les chercheurs s'emploient à démontrer ce dont Dawkins avait eu l'intuition en 1976, savoir que les mèmes sont doués, comme les gènes, du "pouvoir de réplicateur".
Par nature, il ne font qu'une chose : des copies d'eux-mêmes, dans le cerveau de toute personne qui entre en contact avec le porteur. Ces copies peuvent être caractérisées par trois qualités, qu'ils peuvent posséder à différents degrés :

La fécondité, c'est-à-dire la capacité à fabriquer massivement un grand nombre de copies.

La fidélité, c'est-à-dire la capacité à se reproduire sans déformation, ni déperdition.

La longévité, c'est-à-dire la capacité à s'inscrire durablement dans la mémoire ou les habitudes du porteur.

Les mèmes subissent une pression d'évolution , car ils doivent partager une ressource limitée : d'abord l'attention, puis la mémoire, puis l'expression. En d'autre termes, ils sont infiniment trop nombreux pour ce que nous sommes capable d'embarquer à bord de notre cerveau.
Donc, il y a compétition.
Donc, il y a sélection.
Donc, il y a évolution au sens de Darwin.

D'après la théorie générale de Dawkins sur l'évolution, étendue à l'ensemble du monde observable, au-delà de la seule biologie (cf C. Darwin), ces constats suffisent à conférer au mème son statut de réplicateur à part entière. Partant de là, on bascule littéralement dans une vision de l'évolution naturelle des cultures, des organisations, des idées et même des comportements qui "prend sens" d'un seul bloc, comme une image floue qu'on aurait soudain mise au point.















La mémétique est-elle une science ?
par Jean-Paul Baquiast


Si une théorie scientifique spécifie des systèmes de modélisation [Berthier, Le savoir et l'ordinateur, L'Harmattan 2002, p. 50 (voir notre critique de ce livre)] et si la mémétique est une science, sur quel type de modélisation repose-t-elle ? En classant les définitions et les approches, on s'aperçoit qu'il y a plusieurs catégories de modèles permettant de représenter les phénomènes étudiés par la mémétique :



Le modèle viral

Les mèmes ont d'abord été présentés (Dawkins, Brodie, Blackmore?) comme des entités informationnelles réplicantes susceptibles de naître et évoluer sur le mode darwinien (reproduction/mutation/sélection/amplification) dans le milieu des réseaux supportant de l'information symbolique, soit pour l'échanger, soit pour l'archiver.

Ces réseaux sont indifféremment :
- des réseaux classiques d'échanges d'information entre les humains : langage parlé ou gestuel, langage écrit et ses supports…
- des réseaux technologiques renforçant la portée des précédents : téléphone, radio et télévision, réseaux informatiques, etc.
- par extension, les systèmes nerveux, notamment cerveaux, des individus partenaires aux échanges. Ces systèmes, que ce soit chez l'homme ou chez l'animal, sont connus depuis longtemps comme créant ou communiquant des représentations du monde. Les premiers méméticiens n'ont pas cherché pour autant à approfondir la forme précise adoptée par les mèmes dans le cerveau, ni les mécanismes de production, ni les fonctionnalités auxquelles ils répondent.

L'analogie entre les mèmes et des réplicants biologiques de type viral signifie qu'une entité se transmet et évolue, sur le mode darwinien, au sein de milieux biologiques et de réseaux artificiels. L'évolution étant darwinienne n'est ni finalisée ni prédictible, ni donc contrôlable. Il s'agit d'une affirmation importante mais qui ne suffit pas à caractériser le mème.

Il est en effet difficile sinon impossible d'identifier des modules d'information ou mèmes évoluant comme des entités vivantes, virus ou à plus forte raison gènes. Dans le modèle viral de la mémétique, toute parole ou symbole échangé peut-être un mème, ce qui parait excessif.

Le modèle n'explique pas non plus les mécanismes d'interaction avec le terrain, essentiel en immunologie. Pourquoi certains mèmes sont reçus par certaines personnes et d'autres rejetés. Répondre à cette question suppose des investigations dans le cerveau (voir ci-dessous, modèle neuronal).



Le modèle du super-organisme

Les théoriciens du super-organisme (Howard Bloom?) présentent les mèmes comme la production de super-organismes engagés dans une compétition de groupes. Les mèmes leur servent alors en interne de gardiens de la conformité ou au contraire de générateurs d'aléatoire. Vis à vis des autres super-organismes, les mèmes constituent des agents offensifs déstabilisateurs. Les super-organismes ne sont pas seulement des organismes institutionnels (Etats, entreprises, associations?religions) mais des groupes d'intérêts plus diffus, dont aujourd'hui les internationales terroristes.

Le modèle est à retenir, en termes si l'on peut dire de géo-politique générale, insistant sur les processus culturels évolutionnaires. Mais il ne donne aucune précision sur les modalités selon lesquelles les super-organismes génèrent ou reçoivent les mèmes.



Le modèle de l'e-gène

Les théoriciens des réseaux complexes, tels que l'Internet, montrent que ceux-ci se constituent progressivement eux-mêmes en super-organismes encore mal connus, voire inconnaissables par les utilisateurs. Ils génèrent des entités en compétition darwinienne qui sont des éléments d'information circulant dans le réseau, et disposant d'une vie organique propre. J.M. Truong a parlé d'e-gènes. Mais ce modèle n'éclaire pas le caractère réplicateur des mèmes numérisés ainsi visés, ni plus généralement leurs interactions avec les utilisateurs des réseaux.



Le modèle des agents informatiques évolutionnaires

Si on veut rester dans le domaine des réseaux numériques, on préférera le modèle des agents, développés abondamment aujourd'hui par la programmation évolutionnaire. L'agentification est devenue une espèce de voie royale pour l'informatique répartie auto-adaptative. Comment procède-t-on pour agentifier un ensemble de données symboliques ? En citant Alain Cardon et en simplifiant, disons que l'on transforme différentes informations émises par divers systèmes d'information ou de production de sens (données, texte ou image, provenant de capteurs biologiques ou artificiels, messages échangés, contenus archivés) en connaissance dynamique, en "grains" de connaissances autonomes cherchant à communiquer pour se voir confirmer ou infirmer. La meilleure façon de transformer une information en connaissance dynamique, de l' "agentifier", est de lui donner le statut d'agent logiciel. Un agent logiciel est un objet informatique autonome, qui communique avec les autres agents, qui tend à se développer, se grouper, s'associer ou se mettre en veille. C'est un grain de connaissance et d'action que l'on a doté de certains buts. Ces agents logiciels sont susceptibles de constituer un système multi-agents (un système multi-agents dit massif car ces agents peuvent se compter par centaines de milliers). L'"agentification" de ces informations, c'est-à-dire la façon de les rendre disponibles et actives dans les échanges, est un problème de conception délicat, mais réalisable. Il faudra dès qu'une information sera émise par une source quelconque, la capturer et l'introduire dans le réseau sous une forme normalisée prédéfinie a minima, comportant les précisions nécessaires lui permettant de communiquer avec les autres et d'enrichir la connaissance générale de la situation en temps réel. Il y aurait saisie automatique de données de capteurs ou de contenus de messages, mais aussi si besoin était, saisie humaine décentralisée. Le système organiserait également aussi l'agentification des multiples données conservées en mémoire et activées en tant que de besoin, selon les méthodes du data-mining et du text-mining. On peut penser qu'avec cette méthode, reposant sur l'intelligence distribuée des agents, de nombreux phénomènes (ou saillances) intéressant l'évolution du milieu observé seront signalés par le système, phénomènes qui auraient échappé à l'attention des observateurs les plus attentifs. Les agents logiciels vivent et évoluent au sein de grappes d'ordinateurs, pouvant être regroupés en grilles ou grid comportant des milliers ou millions d'ordinateurs.

Le modèle est très intéressant, notamment parce qu'il permet d'illustrer clairement les processus de compétition darwinienne entre agents. Mais il ne s'applique pas - ou du moins il ne s'applique pas facilement - aux modules d'information circulant sur des réseaux non numériques traditionnels, non plus qu'à ceux prenant naissance au sein des cerveaux. Comment l'agent informatique interagit-il avec le cerveau ?



Le modèle neuronal

Ce modèle, récemment apparu sous la plume de Robert Aunger, insiste sur le fait que le même est avec le virus, le prion et le gène, un réplicant au sens strict. Mais de ce fait, il ne peut exister que dans des organismes biologiques, en l'espèce le cerveau. Les mèmes sont alors des unités de représentation résultant du fonctionnement normal des neurones (notamment des neurones dits du cortex associatif), produits et entrant en compétition darwinienne au sein même du cerveau. Ils circulent entre neurones selon les diverses voies de la communication interneuronale (binding). Ce sont des entités physiques (des objets mentaux, aurait dit Changeux, que Aunger appelle des mèmes électriques). On devrait donc pouvoir les identifier bientôt avec les progrès de l'imagerie fonctionnelle cérébrale. Les mèmes électriques émergeant des compétitions darwiniennes caractérisant le fonctionnement du cerveau sont producteurs d'activités motrices inconscientes ou conscientes, par exemple production de gestes ou paroles, qui ne sont pas des mèmes, mais de simples    "symboles" spécifiques à telle ou telle capacité comportementale des individus, et construisant un milieu culturel donné (animal ou humain). Ces symboles, lorsqu'ils sont reçus par d'autres individus, peuvent être rejetés comme non-compatibles (barrières immunologiques) ou au contraire induire la formation de nouveaux mèmes électriques, qui muteront à leur tour au sein de ces nouveaux cerveaux.

Le coeur de la mémétique, selon ce modèle, est à chercher dans l'organisation et le fonctionnement des neurones. Mais à ce jour, aucun même électrique n'a pu être observé, vu la finesse qui serait requise des instruments d'observation nécessaires. Par ailleurs, ce modèle a l'inconvénient, si cela en est un, de couvrir l'ensemble de l'activité cérébrale et des mécanismes d'échanges culturels. Il s'agit d'une véritable théorie de l'esprit. Lire http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/sep/aunger.html



Que conclure ?

Nous penchons pour une approche intégrant si possible ces divers modèles, mais développée à partir des hypothèses de Aunger, car si mémétique il y a, c'est bien dans les cerveaux qu'elle prend sa source. Comme cependant les mécanismes de l'esprit sont encore loin d'être élucidés, nous proposerions la modélisation par systèmes multi-agents auto-adaptatifs (ou autonomes), agents auxquels on s'efforcera de donner les caractères des hypothétiques mèmes électriques de Aunger. Parallèlement, car il s'agit de deux mondes différents, on pourrait simuler la compétition entre des mèmes informationnels (idées, slogans, etc.) toujours à partir d'un système multi-agents auto-adaptatif. Ceci nous conduirait aux projets de conscience artificielle développés par Alain Cardon, eux-mêmes susceptibles en retour d'éclairer les phénomènes de conscience naturelle. On pourrait peut-être  ainsi faire apparaître des lois sous-jacentes profondes éclairant les mécanismes de la vie, de la pensée et de la culture.

Quoi qu'il en soit, pour répondre à la question posée en titre, nous pourrions dire (à titre personnel) que la mémétique n'est pas une science telle qu'on l'entend généralement, c'est-à-dire fermée sur ses axiomes et ses démonstrations, mais qu'elle impose une approche transdisciplinaire aux limites nécessairement mouvantes. C'est ce qui devrait en faire la richesse, comme celle de toutes les nouvelles sciences de la complexité qui émergent actuellement.