L’observatoire de l’évolution, séminaire constitutif

Compte rendu de la journée du 14 novembre.


La journée a débuté par une projection de l’Ile aux fleurs, ce film édifiant qui propose en 15 minutes une vision de l’histoire humaine et de l’économie dans laquelle, sous l’effet de leur encéphale hautement développé et de leur pouce préhenseur, les hommes négocient leurs relations avec les végétaux, les animaux et les autres hommes.
Quelques séquences de la cérémonie inaugurale d’un monument à la mémoire des indiens nous ont ensuite ramené à un autre fragment d’histoire, en 1913, lorsque ce qu’il restait des tribus indiennes fut définitivement soumis. Elles suggèrent ce processus par lequel les civilisations défaites doivent se fondre dans le courant dominant de l’évolution sociale.

Jean Druon a présenté l’Observatoire comme une initiative avant tout politique visant moins une réflexion sur ce qui est, que sur ce qui arrive et ce que nous y pouvons. A cette fin il est sans doute utile, sans pour autant la nier, de remettre la pensée scientifique à la place qui est censée lui revenir si on considère que cette pensée ne doit pas se développer de manière autonome au service de ce qui nous domine. La dynamique sociale dont le sens paraît échapper aux humains est le principal objet d’étude de l’observatoire. Druon a évoqué le combat vital opposant deux conceptions de la vie sociale, l’une donnant naissance à ce que le progrès exige, l’autre défendant ce à quoi la raison humaine pourrait être attachée. Bien qu’ayant toujours existé, ce combat entre aujourd’hui dans une phase critique, sorte de point de bifurcation de l’évolution humaine. Les arguments de l’idéologie néo-mutante développée par les dominants pour penser ce qui leur est nécessaire de croire afin de consolider leurs positions, ont ensuite été rapidement évoqués. La question a été posée de savoir au nom de quoi s’opposer à cette nouvelle forme de l’idéologie de la modernité.

L'évolution sociale qui se manifeste par une élaboration progressive des cultures, s'éclaire par le concept de mème, sorte d'agent infectieux qui se transmet lors des interactions entre les personnes. L'étude du cycle de reproduction de cet agent constitue la mémétique..
Pascal Jouxtel, nous a présenté ce concept introduit par Richard Dawkins en 1976, concept qui en bonne partie préexistait dans de nombreux ouvrages de sciences humaines et qui mettait en évidence l'importance de la transmission d'informations et de l'imitation au sens large dans le processus d'hominisation.
Le mème serait à l’image du gène (qui en s’efforçant de se reproduire induit le processus de l’évolution biologique), un réplicateur dont la vocation consiste à se développer au sein du corps social. Les règles qui déterminent les modalités de survie du mème sont comme pour le gène, celles de la théorie de l’évolution : sélection naturelle après mutation dans un environnement compétitif et collaboratif. L’évolution sociale prolonge ainsi l’évolution biologique mais à un rythme qui ne cesse de s’accélérer et qui est celui de la diffusion de nouveaux mèmes.
Si le concept du mème peut apparaître approximatif ou simpliste à certains, il n'en possède pas moins, même dans cette forme préliminaire, une intéressante faculté explicative pour interpréter l'émergence des cultures, des croyances, des idéologies et pour tout dire de nos impuissances contagieuses.

Jean-Michel Truong qui dans ses ouvrages laisse entendre que le combat vital est déjà réglé, a exposé comment il voit la fin de l'humain et l'avènement de son successeur. Truong a proposé une interprétation du processus de développement hégémonique des civilisations techniquement outillées, puis de certains artifices humains qui finissent par prendre le pas sur l’humain dans la dynamique de l’évolution sociale. Cela présente le mérite de fournir une explication à ce curieux phénomène relevé par Simone Weil (« Toute l’histoire humaine n’est que l’histoire de l’asservissement qui fait des hommes, aussi bien oppresseurs qu’opprimés le simple jouet des instruments de domination qu’ils ont créé eux-mêmes, ravalant l’humanité vivante à être la chose de choses inertes »).
Pour Truong les logiciels informatiques ont désormais pris le pas dans le processus de l’évolution sur les humains qui n’en sont plus que les serviteurs. Il montre que ces êtres artificiels ont toutes les qualités pour se reproduire à la manière du vivant. Il utilise le terme de biologisation des logiciels.
Si cette analyse prête évidemment à discussion notamment quant à la nature exacte de ce successeur, elle présente le grand mérite de nous montrer à quel point nous qui nous étions cru si longtemps les êtres les plus évolués de l'évolution, ne sommes certainement plus que des agents d'un organe social qui nous incorpore. Par analogie Truong parle de la place de l’humain dans le corps social comme de celle d’une mitochondrie dans la cellule, étant entendu que la mitochondrie était, avant de ne plus exister que comme une partie du noyau cellulaire, une entité vivante autonome.
Pour Truong, la nature de l’humain est encore imprécise et n’apparaîtra que lorsque celui-ci aura fini de se débarrasser de ce qui l’encombre.

Michel Tibon-Cornillot a répondu de manière critique à J.M. Truong. Affirmant son attachement à un point de vue anthropologique relativiste il a dénié à la rationalité occidentale toute supériorité en dehors de sa violence, violence qu'il a illustrée par un certains nombres d'exemples historiques éloquents comme celui de l'extermination des populations indigènes d'Amérique du Sud, coïncidant avec le renoncement en Europe de l'interdiction du prêt à intérêt. De ce fait il a mis en garde contre l'usage exclusif de systèmes de représentation issus de la rationalité comme s'ils étaient les seuls valables. Au concept de mème qui lui paraît directement dérivé des modes de représentation occidentaux il préfère celui plus universel de structures imaginaires collectives.

Pascal Jouxtel est intervenu pour préciser qu'interpréter le mouvement de l'évolution ne signifiait pas y adhérer ou nier l'existence de ce qui n'y joue pas un rôle dominant. Une bonne partie des débats de la journée (comme l'intervention de Fulvia Carnevale) a d’ailleurs porté sur les représentations théoriques du monde, critiquant, le mode de représentation de l’Occident moderne.

Jamila El Idrissi a indiqué qu'il lui semblait dangereux de produire des énoncés déculpabilisants par rapport à ce qu'il se passe.

Tibon-Cornillot a poursuivi son intervention en présentant un certains nombre de points relatifs à l'évolution des cultures, comme la disparition des anges tels que nos ancêtres occidentaux les percevaient dans l'Europe médiévale, le basculement de l'idée du monde du système de représentation ptoléméen à celui de Kepler et Copernic ou encore la mise en correspondance du réel avec des masses monétaires. Il a ensuite mis l'accent sur les limites du pouvoir de représentation du réel par les sciences y compris par les mathématiques. Bien que ne possédant pas la science moderne, les aborigènes australiens manifestent à travers l'usage du boomerang une conception extraordinaire de l'espace.
Il a ensuite abordé les modalités d'usages des techniques relativisant le savoir universitaire moderne par rapport à la prodigieuse histoire des techniques d'outillage vieille de 5 millions d'années et qui constitue la motorisation de l'évolution sociale. Une idée extraordinairement féconde est celle qui consiste à considérer l'outil comme équivalent à une spéciation.
Tibon-Cornillot a achevé son exposé en présentant une série d’hypothèses explicatives du fait humain. Difficiles à résumer brièvement ces hypothèses pour l’essentiel prolongent le développement des points de vue des écoles allemandes (Ernst Kapp, Oswald Spengler) et de André Leroi-Gourhan. Elles s'étendent sur la puissance de l’outil, la carrière de l'hominien au sein de niches écologiques toujours trop étroites pour les outils qu'il invente, et l’impuissance fatale qui s’abat sur les humains aveugles ; à force de foncer armés de cette puissance ceux-ci finissent par se retrouver à l’étroit dans leur niche écologique dévastée.

Le déjeuner préparé par Niamé habitante du quartier La Chapelle a permis de partager un repas africain.

Ce qui nous pose problème, nous prive de toute liberté, nous impose en permanence son diktat, semble en grande partie être le mouvement même de nos progrès. Savoir d'où ce mouvement prend son essor et surtout ce qu'on peut lui opposer, nous en avions discuté avec
René Riesel qui vient d'écrire ? Des progrès dans la domestication ? . Des extraits de cet échange enregistré le 7 novembre ont permis d’entendre comment Riesel voit le processus d’humanisation et les dérives dont il est victime. Dans cet entretien, Riesel après avoir sérieusement fustigé les mouvements sociaux, ou plutôt leur absence, a plaidé pour une intelligence sensible comme guide possible de notre évolution. A défaut de dire très précisément ce à quoi l’humanisation pourrait aspirer, il est possible de dire, notamment en référence à l’histoire du XXe siècle, ce à quoi elle n’aspire pas.

Alejandra Riera est intervenue pour commenter le scénario d’un film de Godard, Alphaville. Seul le cinéma permet de défier ainsi les mutants et leurs artifices, au cri de « Allez-vous faire foutre avec votre logique ! ». Seul le cinéma, grâce aux obligations du Happy end, permet de venir à bout des mutants.
Un autre scénario a cependant été proposé pour discuter du combat à mener. Pour Riera, Il s’agirait plutôt que d’opposer une partie des humains aux autres, de rechercher en chacun de nous, ce qui rend complice des crimes commis, qu’il s’agisse des crimes des oppresseurs ou des opprimés. Pour cette réflexion il importe de mener la lutte contre les dispositifs matériels qui nous régulent et de veiller à la place (ou l’absence de place) qui est donnée à chacun dans l’expression d’une pensée véhiculée par ses propres mots («  le langage n’est pas uniquement un moyen de s’entendre, mais aussi un outil pour faire taire »).

Fulvia Carnevale est revenue sur les rapports entre les symboles, les objets et l’histoire susceptible de s’énoncer à partir des modes de représentation symboliques du réel, montrant que les différentes formes de la vie elle-même dépendaient de ces relations. Elle a abordé l’histoire de la pensée magique, citant au passage le travail de l’anthropologue italien De Martino (« Le monde magique ») et a souligné que parmi les maux de la pensée rationnelle le moindre n’était pas la négation de toute une partie de l’histoire des hommes qui voit leur présence menacée ; présence étant entendu là comme une existence au monde qui dépasse les lois habituellement reconnues du monde vivant. Carnevale s’est étendue sur l’exemple donné par De Martino, celui d’une procession d’habitants de l’ïle Mbega défilant avec cérémonie pieds nus dans un bûcher sans que le contact du brasier ne semble avoir d’effet sur leur épiderme pourtant dénué de toute protection.

Vouloir donc s'affranchir du diktat du progrès, est-ce possible ? Comment cela pourrait-il l'être ? Peut-être simplement par la modifications des paramètres qui définissent la taille, la forme, les contours et l'extérieur d'un groupe social et déterminent par la même, la nature des relations qui peuvent exister dans cette société. Or depuis quelques temps déjà nous assistons à une profonde modification des contours des groupes sociaux qui sous la poussée des infrastructures de communication, notamment de l’Internet, se diluent les uns dans les autres jusqu’au moindre recoin de la planète et de son espace proche. Il est donc légitime de se demander si cette fusion des corps sociaux ne permettrait pas la modification de la logique de nos calculs, et en rêvant un peu, l’émergence presque spontanée d’un nouvel ordre social.
L'intervention de Brian Holmes a apporté quelques réponses éclairantes sur ce point.

Brian Holmes a d'abord souligné que l'appréhension des phénomènes dynamiques suppose que l'on commence par définir l'échelle des temps considérés (biologique, historique, civilisationnelle, générationnelle) en précisant que l'objet de sa présentation porte l'étude des évolutions respectives des comportements égologiques et écologiques au cours de la décennie écoulée.

Après avoir rappelé que les sociétés modernes et les êtres humains qui s'y trouvent sont dominés par des comportements égologiques (à la différence de ce qui prédomine dans les sociétés stables) il a indiqué qu'une certaine tendance écologique semblait pourtant y apparaître. L'arrachage de plantes transgéniques dont parlait Riesel est un exemple de tel comportement. Quelques individus reliés par Internet ont pu prendre une initiative visant à se débarrasser d'une menace égologique, montrant ainsi que surgit désormais une possibilité nouvelle offerte à tous d'intervenir dans l'espace public transnational.
Holmes a communiqué les résultats de ses recherches sur ce qu’il appelle les cartographies réticulaires. En se basant sur les cartes du Web issues de schémas de représentation de l’administration militaire, il a mis en évidence, sur la carte même des structures de domination du capitalisme mondial, l'émergence de nouvelles relations, les «liens faibles », permettant à un petit groupe d’individus de reprendre l’initiative du sens de la communication dans le flux d’informations qui nous assaille et ainsi de se défaire certaines structures normatives qui nous emprisonnent.
Holmes considérant ces tendances écologiques (dont d'autres résultats se sont manifestés au Québec et à Cancun pour contrarier la marche de la globalisation capitaliste) a affirmé qu'elles n'étaient pour l'instant ni déterminantes ni nulles. Profitant de cette ambiguïté, il s’est voulu résolument porteur d’espoir et aussi d’une certaine bonne humeur, puisque si comme certains le prétendent, nous serions déjà morts, alors nous devrions être libérés de toute pesanteur.
Il a conclu son intervention par un appel pour une autre guerre, celle qui vise la construction d'un monde fait d'altérité.

Une brève synthèse des discussions a permis d’affirmer que la recherche individuelle de sens, les efforts de création de liens sociaux, l’attachement à l’idée d’autonomie, le développement (éventuellement par l’intermédiaire de l’internet) de liens d’interactions faibles, étaient des voies à explorer pour qui veut résister à ce qui nous domine. La journée de séminaire a été jugée intéressante et des actes seront rédigés (ils devraient être disponibles d’ici la fin de l’année).
L’ensemble des participants a souhaité que l’Observatoire poursuive son activité. Le rythme de 3 réunions annuelles a été suggéré. Un groupe d’échange s’est formé.


La réunion s’est tenue à ECObox dans le quartier La Chapelle.
Elle était ouverte au public mais n’a guère attiré d’habitants du quartier.
Outre les intervenants une douzaine de personnes était présente.
Cf. notamment « Totalement inhumaine », Ed. Empêcheurs de penser en rond, 2001
Editions des nuisances, 2003
Druon avait auparavant indiqué que de son point de vue ce processus était inséparable de celui de déshumanisation.