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Hossegor France 7, 8 et 9 Mai 2004
Compte rendu par Pascal Jouxtel
Atelier 5 : Comment le mème utilise son hôte
Résumé : A partir de l’exemple d’une jeune fille décidant de se faire un piercing au nez, un travail collectif permet de préciser par quels processus et sur quels supports les mèmes responsables de la solution « piercing au nez » influencent le comportement de l’hôte pour se reproduire plus loin.
Les ateliers précédents nous ont laissés sur une vision cognitiviste, plutôt centrée sur l’individu et son encéphale. Les deux approches, celle du comportement religieux par les pathologies mentales et celle de l’homme au travail, par le biais des valeurs, des styles et des préférences de pensée, s’appuient sur une organisation assez stable du terrain humain où se joue l’évolution culturelle.
L’atelier numéro 5 prolonge cette exploration avec une discussion informelle autour de la question « comment les mèmes utilisent-ils leurs hôtes ?». celle-ci nous conduira à adopter le fameux meme’s eye view ou point de vue du mème, ce qui n’est pas une tâche aisée, piégés comme nous le sommes par la posture anthropocentriste. C’est, remarquons-le, une posture dans laquelle les participants de ce séminaire se font prendre relativement souvent !
S’interroger sur les moyens d’actions des mèmes à travers les porteurs, c’est poser le problème du support mental du code, mais également celui de son inscription et de son transport dans un tissus social fait d’interactions et rempli d’objets visibles. C’est enfin poser celui de l’adhésion et du passage à l’acte.
Nous faisons l’hypothèse qu’étant un réplicateur, le mème va naturellement produire des effets sur et à travers le comportement des porteurs, effets ayant pour conséquence une multiplication des instances du code qui le caractérise.
Afin de préciser les choses et de faciliter nos échanges, nous décidons de nous limiter à un exemple simple : celui d’une jeune fille qui décide de se faire un piercing au nez.
Le code mémétique que nous allons considérer est « porter un piercing au nez » et le porteur sera « la jeune fille ».
Aussitôt les notions se mettent en place de façon plus simple : nous devons préciser par quel biais le code « porter un piercing au nez » (que j’abrégerai par le sigle PPN) va se doter d’une machine de survie capable de le reproduire. Au fil de nos débats, un accord semble se faire sur le fait que le véhicule de survie mémétique n’est en aucun cas le porteur lui-même, mais plutôt une solution, c’est-à-dire une façon particulière pour un système social concerné de passer d’un état initial à un état final. Dans la plupart des cas simples, le porteur en interaction avec son environnement immédiat constitue l’essentiel de ce système.
Décrire la solution correspondant au véhicule de survie de PPN nous amène à énumérer en vrac une série de situations pouvant jouer un rôle dans le processus d’adhésion de la personne, telles que :
elle voit une célébrité porter le piercing au nez
elle lit des revues comme « génération piercing » chez une amie
elle s’imagine devant sa glace
elle passe devant la boutique du perceur
elle en parle à ses proches (parents, compagnon, copine)
elle hésite, craignant que ça ne fasse mal
elle en parle à un médecin
elle prend rendez-vous à la boutique
elle « le » fait (ouille ça fait mal)
elle explique autour d’elle les raisons qui l’ont amenée à cette décision
elle s’achète différentes sortes d’anneau nasal
elle peste quand elle est enrhumée
elle le retire deux ans plus tard
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Une question nous saisit alors : quand commence et finit la solution servant de véhicule de survie à PPN ? Y en a-t-il une ou bien une multitude ? Nos discussions sans fin permettront tout juste de débroussailler le terrain. Tout le monde semble d’accord pour dire que le moment du percement en est un moment essentiel, mais quid de l’avant et de l’après ? Où commence l’influence de PPN sur la jeune fille ?
Voyons d’abord le début : peut-on par exemple considérer que le début de l’ontogenèse se fait la première fois qu’elle voit un tel piercing, qu’elle en entend parler au sujet d’une personne proche, ou bien plutôt la première fois qu’elle se voit elle-même en train de le porter ? Peut-on dire que dans son passé, d’autres instances de cette solution ont été engendrées, mais n’ont pas donné lieu à un piercing effectif ?
Voyons ensuite la fin : doit-on considérer que la solution s’arrête lorsque le piercing est réalisé, ou bien au contraire qu’elle dure tout le temps où PPN est en mesure d’être répliqué, soit tout le temps où l’élégante va porter l’ornement nasal ? Exprimé en langage volontairement biomorphique, à partir de quel âge les systèmes PN sont-ils en mesure de pondre ? Dès qu’elle l’a vu, dès qu’elle en parle, dès qu’elle le montre ?
Doit-on considérer que la solution instanciée est une grande période de vie qui va de la première évocation de la chose jusqu’à la dernière fois où la jeune femme devenue adulte arborera son bijou ? A l’inverse, doit-on considérer séparément les instances multiples que constituent les conversations, la lecture d’un magazine, la séance de percement en elle-même, ou encore chaque commentaire qui est fait par l’entourage ? Cette deuxième option semble mieux correspondre à l’idée d’une situation qui se reproduit.
On voit ici que la manière de formuler le « code mémétique » du piercing nasal (PN) joue un rôle important, et qu’il faut la préciser : « porter un piercing nasal (PPN) » est une formulation générale qui traduit le fait de se montrer avec un piercing au nez, alors que nous sommes, dans nos discussions, restés concentrés sur l’adhésion et le passage à l’acte, que l’on pourrait exprimer par Se Faire Poser un Piercing Nasal (SFPPN). S’il l’on voulait préciser encore, on pourrait distinguer Parler de Se Faire Poser un PN (PSFPPN), qui engendre un comportement social favorable à PN, mais ne suppose pas forcément qu’on en porte un. On aborde ici une notion un peu analogue à celle de gène dormant, ou de porteur sain en épidémiologie. On peut imaginer sans peine que le code (SFPPN) transite souvent par des solutions de bavardage, où les plus timorées se contentent d’exprimer (PSFPPN) mais véhiculent au passage le code du passage à l’acte. Nommons simplement PN la famille mémétique « piercing nasal ».
Ces questions ayant été soulevées, on peut, à partir des situations listées plus haut, s’interroger sur le rôle que PN va pouvoir y jouer. Dans chaque situation, on voit s’exprimer le code à travers différents canaux, comme la presse que lit la jeune fille, la boutique devant laquelle elle passe, ou les conversations entre amis. Par exemple, pour qu’un article sur le PN sorte dans un journal, il faut que le « code PN » ait établi avec l’auteur de l’article, ainsi qu’avec la rédaction, un deal mutuellement profitable : tu parles de moi, tu me montres en photo, et tu vendras davantage de papier. A travers cet exemple, nous voyons que le code est impliqué dans de multiples apparitions.
Revenons à celle que nous considérions initialement comme notre porteuse. Si l’on se concentre sur ce qu’on pourrait appeler l’ontogenèse du passage à l’acte, il se produit dans l’esprit de la jeune fille une sorte d’affrontement, au cours duquel PN n’est pas simplement présent au sens étroit, mais s’inscrit dans un ensemble mémétique où l’on retrouve par exemple :
l’image de la princesse barbare couverte de bijoux (séduction),
le respect du code vestimentaire des jeunes (conformité),
la transgression du risque sanitaire (courage),
la violation d’un préjugé esthétique parental (rébellion), etc.
Il est probable que pour telle jeune fille en particulier, le souvenir d’un film vu des années auparavant, une dispute récente avec sa mère ou un commentaire entendu dans la bouche d’un beau garçon peut entrer comme ingrédient dans la marmite, et pas pour telle autre. Au cours des semaines (ou des mois) que va durer la préparation intérieure de l’opération, la vision de soi « le faisant » se construit progressivement, jusqu’au moment où s’imaginer le faire et le faire vraiment ne sont plus réellement deux choses différentes sur le plan cognitif. Y a-t-il dans le cycle de ponte des systèmes une phase de gestation interne, où est-ce notre égocentrisme de mammifères qui projette ce modèle ?
L’ambition de cet atelier n’était pas de conclure sur toutes ces questions mais déjà d’arriver à les poser. Ce que nous avons collectivement réussi à faire ce soir, c’est associer nos approches pour tenter de décrire d’une façon plus partagée comment se passent les choses. Nous avons vu que nous courons toujours le risque de rester sur un point de vue anthropocentriste ou de verser dans un modèle épidémiologique qui nous écarterait du modèle évolutionniste, ôtant une grande partie de l’intérêt de notre démarche.
En synthèse, on pourrait dire que la simple vision d’un code baladeur qui s’installe au volant de ses hôtes nous apparaît désormais vraiment trop simpliste. Le code est présent sur de multiples supports, animés ou inanimés, et il intervient dans l’ontogenèse de multiples situations vécues par ses prétendus « hôtes ».
Restons-en là pour le moment. Le rapporteur présente ses excuses aux participants car en résumant les débats il a du parfois prendre quelque recul par rapport à ce qui s’est réellement dit, et combler quelques blancs dans ses souvenirs !
Pascal Jouxtel

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