L'évolution d'une théorie
Article de M. Jean François Dortier :



Charles DARWIN

Le propre des hypothèses scientifiques est d'etre toujours dépassées ou intégrées dans une théorie plus vaste. Le Darwinisme, lui, semble non seulement résister au temps, mais élargit même sans cesse son champ de compétence. Comme si la loi implacable de la sélection naturelle des idées n'avait pas prise sur lui...

La théorie de l'évolution ne s'est vraiment imposée dans les milieux scientifiques qu' à la fin du XIXe siècle. Puis le Darwinisme va absorber la révolution génétique du début du XXe siècle, en donnant naissance à la théorie synthétique de l' évolution. L'idée de variation individuelle s'appuie alors sur une notion, celle de mutations génétiques (toujours hasardeuses) .
Dans les années 30, l'éthologie étend le darwinisme au domaine du comportement animal. Ce n'est plus simplement la forme de son bec qui rend l'oiseau adapté ou non à son milieu, mais ses conduites. C'est un instinct, sélectionné par l'évolution qui lui dicte de construire un nid ou d'entreprendre une migration, le moment venu.

Dans les années 70, la sociobiologie a cherché à établir que les lois de l'évolution s'appliquaient également aux comportements sociaux : l'altruisme, les soins parentaux, les stratégies sexuelles. Si les fourmis vivent en société ou les gazelles s'occupent de leurs petits, c'est aussi en vertu d'un programme de conduite sélectionné par l'évolution et transmis via le code génétique. L'application de ces principes aux sociétés humaines a provoqué en son temps une polémique aussi célèbre que violente. Elle est tout de même devenue aujourd'hui une discipline respectable. Il est vrai que les sociobiologistes ont proposé des modèles de conduite qui accordent une part notable au poid de la culture dans les comportements humains.

D' autant que l'éthologie découvrait de son coté que les comportements animaux eux-mêmes n'étaient pas entièrement façonnés par les gènes. Certes, l'oiseau obéit à son instinct pour construire son nid, mais le pinson ou l'étourneau apprennent à chanter en fonction de leur milieu... Il suffisait d'ailleurs de relire Charles Darwin(1809-1882) lui-même, qui, dans THE DESCENT OF MAN (1871) avait trés clairement anticipé sur ce constat. Jean-François DORTIER dans la revue Sciences Humaines numéro 38 (sept-oct-nov2002). Nous sommes donc bien là, avec le darwinisme au fondement même de l'origine de la mémétique telle qu'elle est proposée par Richard Dawkins et Howard Bloom entre autres... H. Bloom dans son "Principe de Lucifer" explicite bien ce travail "évolutionniste" des forces de la Nature qui s'actualisent et s'expriment dans les sociétés humaines aux prises avec ces fameux mèmes darwiniens...

Jean François Dortier
















Richard Dawkins Sociobiologue



Professeur de zoologie à l’Université d’Oxford, auteur notamment de The Selfish Gene, Oxford, 1976,
Le gène égoïste, Menges, Paris, 1978, Armand Colin, Paris, 1990, opus chez Odile Jacob, Paris 1996.
1
Notre espèce est toujours en quête de la finalité. Il nous est difficile d'observer quelque chose sans en chercher l'utilité, sans nous demander quelle en est la cause ou la finalité. Le désir de trouver une explication à toute chose paraît naturel chez un animal qui vit entouré de machines, d'oeuvres d'art, d'outils ou d'autres objets fabriqués, mais chez qui les pensées dominantes sont consciemment tournées vers ses propres buts et projets. La loi des gènes in Pour la Science de janvier 1996, p.73.
2
La véritable fonction d'utilité de la vie, ce vers quoi tout tend dans la Nature, c'est la survie de l'ADN. Or, celui-ci n'est pas libre : enfermé dans des organismes vivants, il doit employer les moyens d'action qui sont à sa disposition.... Ce principe explique toute une série de phénomènes qui, autrement, seraient déconcertants. Notamment les espèces animales variées se livrent des combats épuisants et souvent risibles pour attirer les femelles ... On explique facilement ces comportements lorsque l'on considère la sélection naturelle du point de vue des gènes et non plus uniquement dans l'optique de la survie et de la reproduction des individus. ... l'optimisation de la survie de l’ADN n'est pas une recette du bonheur. Du moment que l'ADN est transmis, il lui importe peu que sa transmission se fasse au détriment de quelqu'un ou de quelque chose. Les gènes ne se préoccupent pas de la souffrance, parce qu'ils ne se préoccupent de rien. Idem.
3
La quantité totale de souffrance qui est vécue chaque année dans le monde naturel défie toute observation placide : pendant la seule minute où j'écris cette phrase, des milliers d'animaux sont mangés vivants : d'autres gémissants de peur, fuient pour sauver leur vie ; d'autres sont lentement dévorés de l'intérieur par des parasites hostiles ; d'autres encore, de toutes espèces, par milliers, meurent de faim, de soif ou de quelque maladie. Et il doit en être ainsi. Si jamais une période d'abondance survenait, les populations augmenteraient jusqu'à ce que l'état normal de famine et de misère soit à nouveau atteint. Idem.
4
Je pense personnellement qu'une société humaine fondée simplement sur la loi génétique de l'égoïsme universel sans pitié serait une société dans laquelle la vie serait insupportable. Malheureusement ce n'est pas parce que nous déplorons une chose qu'elle cesse d'être vraie. The Selfish Gene, O. Jacob p.19.
5
Si vous voulez, comme moi, construire une société dans laquelle les individus coopèrent généreusement et sans égoïsme pour réaliser le bien commun, vous ne pouvez attendre beaucoup d'aide de la Nature. Idem, p19-20.















Richard Dawkins et les Memes



R. Dawkins [Dawkins, 1983] étend l'approche Darwinienne en introduisant le concept de mème (analogue mental du gène). Pour cet auteur, un mème est un objet mental qui, tel une créature biologique, lutte pour sa survie. A l'instar du gène égoïste [Dawkins, 1976], le mème se sert de l'individu qui en est porteur afin de se disséminer. Cette dissémination n'est pas, au contraire du domaine biologique, uniquement liée à une activité de reproduction mais dépend des moyens de communication offerts à l'individu. Or la variété de ces derniers, depuis la banalisation de l'accès aux moyens de télécommunication, est de plus en plus aisée. Dawkins voit donc le champ culturel comme le siège d'une activité dans laquelle les mèmes interagissent par le biais de leurs véhicules humains. Grâce à l'expression orale, écrite ou visuelle, certaines interactions peuvent aboutir à l'extinction de mèmes (la mort subite d'un unique porteur d'un mème en est un exemple extrême), d'autres à des associations entre mèmes dont l'adoption simultanée par un individu ou par une communauté en améliore la survie. Nous observons encore l'occurrence de deux concepts : la diversité des mèmes est à la fois la conséquence de la diversité génétique des individus et des environnements dans lesquelles ils sont plongés. Des événements aussi simples que le lever et le coucher du soleil sont à la source de nombreux mythes car ils sont partagés par toute l'humanité. En revanche, les particularités de la faune, de la flore -- qui résulte elle-même de la situation géographique, de la géologie -- et le degré d'isolation dans lequel se trouve une population, conduit cette dernière à établir des croyances spécifiques. la sélection des mèmes qui peut s'effectuer de manière dramatique, par la sélection des individus eux-mêmes : un individu possédant une attitude suicidaire voit ses chances de faire des adeptes fort limitées. Plus heureusement, un ou plusieurs individus dont les traditions améliorent l'état physique ont plus de chances de procréer, d'accumuler de l'expérience et de la transmettre à leurs descendants. En cela, R. Dawkins compare le cheminement des idées dans l'esprits des hommes à celui des gènes au sein d'une espèce. En prenant une image anthropomorphique, les gènes et les mèmes sont égoïstes. Tous deux sont immortels, et utilisent les organismes dans lesquels ils résident pour leur réplication et leur dissémination.
Le système de R. Dawkins reprend l'hypothèse de K. Lorenz en ce qui concerne le caractère universel de l'acquisition de l'information, en l'appliquant à l'évolution de la culture humaine. Mais il va plus avant en s'inspirant des mécanismes biologiques pour expliquer la formation et la persistance de mèmes de plus en plus complexes. Dans le cadre de la construction de systèmes artificiels, cette approche est pertinente au sens ou elle donne une idée de la mécanique par laquelle les modèles mentaux peuvent évoluer.
Il est important de noter, comme le font remarquer J.-P. Changeux et A. Connes [Changeux et Connes, 1989], qu'au niveau du mème , la pression de sélection au niveau du gène n'intervient pas nécessairement et ne suffit pas à expliquer l'immense variété du patrimoine culturel humain. Il faut alors considérer que lorsqu'un même est indépendant de la pression de sélection à laquelle l'individu ou le groupe sont soumis, sa capacité à se disséminer dépend alors de son aptitude à exploiter des niches psychologiques et non plus écologiques.
Il faut considérer qu'avec l'homme, l'apparition du langage a produit une entité comparable à une forme de vie : le mème . Mais à la différence d'une forme de vie biologique, un mème peut être stocké sur différents supports, transmis rapidement et dupliqué à peu de frais. Il est même possible d'appliquer la métaphore des mèmes aux hypothèses les plus extrêmes concernant l'évolution humaine. Ainsi, H. Moravec [Moravec, 1988] décrit des machines artificielles capables de traiter -- bien qu'il n'utilise pas explicitement le terme -- des mèmes produits par les humains, et capables ensuite d'en créer de nouveaux. Cet auteur utilise le terme de décollage génétique ( genetic takeover) pour décrire ce processus qui ferait de la machine pensante un descendant de l'homme. Si l'on conserve l'approche de R. Dawkins, celle du mème égoïste, la machine pensante n'est-elle pas le moyen le plus adapté à la survie de certains mèmes , notamment ceux qui concernent les machines pensantes, qu'elles soient naturelles ou artificielles ?