Introduction

Tous les ans, à San Vicente de la Sonsierra, dans le nord de l’Espagne, on se livre à un étonnant cérémonial. Pendant la procession religieuse qui mène de l’église à la place centrale, les hommes du village vont nu-pieds, le visage caché par une cagoule, en se flagellant à l’aide de lanières de lin. Les femmes, qui n’ont pas le droit de participer à cette flagellation, suivent la procession également nu-pieds, avec des chaînes aux chevilles.
Patrick Vandermeersch, professeur de psychologie de la religion aux Pays-Bas, a eu l’occasion d’assister fortuitement à cette cérémonie d’autoflagellation qu’il croyait disparue depuis longtemps. Intrigué sur les raisons qui pouvaient pousser ces bons pères de famille à perpétuer des traditions aussi anciennes, il décida de mener l’enquête.
Le plus étonnant, lorsqu’il interrogeait les gens sur le sens de leur cérémonie, est qu’ils ne savaient pas trop expliquer pourquoi ils s’infligeaient cette punition. On invoquait vaguement les traditions : « Ici, on a toujours fait comme cela. »
Devant l’insistance des questions du chercheur, le maître de cérémonie, conscient de l’absurdité qu’il y avait à s’autoflageller en place publique sans trop savoir pourquoi, répondit, avec un geste d’impuissance : « El hombre es un animal curioso. » (« L’homme est un étrange animal »).


Les humains sont effectivement des animaux très étranges.
Qu’est-ce qui rend les humains si singuliers par rapport aux autres animaux ? A partir de quand, et surtout pourquoi cette espèce s’est-elle engagée dans une voie si différente de celle des autres primates ?
Les réponses à cette énigme du « propre de l’homme » sont nombreuses, trop nombreuses. On a dit que l’homme se définissait avant tout par la culture, par le langage, par la conscience, par l’outil. On a aussi invoqué ses facultés d’apprentissage, la conscience, la vie en société, l’intelligence, la liberté, l’absence de nature, etc. (chap. I).
Aucune de ces réponses n’est plus satisfaisante aujourd’hui. Une révolution scientifique est en cours concernant la recherche sur nos origines. Depuis deux décennies, de nombreuses recherches, au carrefour de l’éthologie, de la préhistoire, des neurosciences et de la psychologie, ont profondément renouvelé la question du « propre de l’homme » et permettent de reprendre la question sous un tout nouveau jour. Et il est désormais possible d’apporter des réponses inédites sur les raisons qui ont conduit l’espèce humaine sur cette voie d’évolution inédite.

Le premier but de ce livre est de présenter ces nouveaux courants de recherches.
– L’éthologie et les recherches sur l’intelligence animale ont apporté de sévères démentis à certaines théories sur le propre de l’homme (chap. II). Il est clairement établi que les oiseaux ou les mammifères peuvent apprendre, mémoriser, catégoriser, résoudre des problèmes, forger des représentations mentales et même résoudre des problèmes de calcul élémentaire. On sait aussi que les chimpanzés ou les dauphins possèdent des formes de conscience de soi, qu’ils possèdent aussi des formes de « cultures » qu’ils transmettent d’une génération à l’autre. Enfin, en trente ans d’expériences d’enseignement du langage à des gorilles, des chimpanzés ou des bonobos, il est apparu que la frontière linguistique et symbolique entre les animaux et les hommes était moins nette qu’il n’y paraissait.

Ces découvertes n’abolissent pas totalement les différences entre cognition animale et humaine, mais elles obligent à les repenser totalement.
– De son côté, la nouvelle psychologie évolutionniste nous rappelle que l’être humain n’est pas un îlot séparé du reste du monde animal. Le modèle d’un cerveau humain ouvert à toutes les potentialités, longtemps dominant dans les sciences humaines, n’a plus cours. Le cerveau est un organe comme les autres. Il a été façonné par des millions d’années d’évolution pour répondre à des fonctions précises (chap. IV). Mais cela ne veut pas dire que l’être humain est un automate prisonnier de ses instincts archaïques. La perspective évolutionniste conduit au contraire à repenser les liens entre nature et culture sous l’angle d’une co-évolution, dont on possède désormais de bons modèles (chap. X).
– Les sciences cognitives proposent également de nouvelles pistes pour explorer les origines de la pensée. Par exemple, un grand débat sur les images mentales a agité la communauté scientifique depuis les années 80. Il s’est conclu sur l’existence d’une « pensée en images », une pensée visuelle indépendante du langage. Dès lors, le langage n’apparaît plus comme le facteur qui aurait expliqué la pensée. Il ne serait que la spécialisation d’une aptitude plus vaste à produire des représentations mentales (chap. V).
– L’étude des origines de l’homme connaît elle aussi d’importants renouvellements. En paléoanthropologie, on n’envisage plus l’hominisation comme un processus linéaire et orienté, mais comme un arbre buissonnant, fait de nombreuses bifurcations évolutives. Autrement dit, l’homme moderne n’apparaît plus comme le « sommet de l’évolution », mais comme le seul rescapé d’une grande famille humaine qui a connu plusieurs rameaux. L’évolution humaine aurait pu emprunter d’autres voies et donner naissance à un animal, un peu différent de ce que nous sommes (chap. VI).
– Pendant un siècle, l’archéologie s’est bornée à classer les outils de pierre selon leur ancienneté, sans que l’on sache vraiment à quoi ils servaient et comment ils avaient été produits. Désormais, grâce à l’archéologie expérimentale, l’ethno-archéologie et l’archéologie cognitive, on peut entrevoir quels types d’intelligence et quels modes de vie possédaient les hommes qui ont fabriqué les bifaces, construit des huttes et dompté le feu (chap. VII). Il est possible de remonter de l’outil à l’esprit qui les a produits.
– L’étude des origines du langage, qui fut longtemps un sujet tabou chez les linguistes(2), connaît un véritable renouveau. Certes, les mots ne se fossilisent pas, mais, en croisant de nombreuses approches nouvelles, il est possible d’élaborer des scénarios sur l’émergence du langage. De plus en plus d’indices laissent supposer que le langage serait apparu, il y a deux millions d’années, sous forme d’un protolangage. On parvient même à imaginer quel type de langue ont parlé les premiers hommes (chap. VIII).
– L’étude de l’origine de l’art connaît elle aussi de profondes révisions. Les spécialistes sont de plus en plus nombreux à admettre que la naissance de l’art ne se limite pas aux grottes ornées apparues en Europe il y a 30 000 ans (et ses fameuses grottes de Lascaux, Altamira ou Chauvet). Désormais, la naissance de l’art est abordée dans une perspective beaucoup plus vaste. La prise en compte d’autres formes d’art : musique, danse, décoration corporelle, artisanat, nous oblige à repousser beaucoup plus tard l’apparition des premières formes de création artistique (chap. IX). On retrouve l’hypothèse, déjà formulée par André Leroi-Gourhan, que l’art, le langage et la technique seraient apparus vers la même époque, il y a près de 2 millions d’années. Et il serait donc le produit d’une même disposition mentale. Quant à l’art rupestre, il est envisagé maintenant par les spécialistes comme un phénomène mondial. En Australie et en Afrique, il s’est prolongé jusqu’au XXe siècle. Le lien entre l’art préhistorique et l’art « tribal » des derniers chasseurs-cueilleurs aborigènes, ou bushmen, renouvelle notre regard sur la signification des peintures rupestres (chap. IX).
– Bien d’autres domaines touchant aux origines de l’homme ont fait l’objet de recherches et d’hypothèses récentes : les fondements de la morale, de la coopération ou encore de la vie en société sont abordés par les regards croisés d’éthologistes et de psychologues (chap. X). La philosophie de l’esprit elle-même est convoquée pour tenter de clarifier les concepts trop opaques de « conscience », « représentation », « symbolisme », qui ont longtemps servi de frontière commode pour marquer la différence entre l’esprit humain et celui des animaux. (voir l’annexe en fin d’introduction).


Au fil de ce travail de synthèse (et en rassemblant tous ces matériaux issus de nombreux domaines de recherches), il m’est apparu qu’une grande partie des études convergeait vers une nouvelle hypothèse sur l’origine de l’esprit humain. Cette théorie, je l’appelle la « machine à idées » (chap. IV). En substance, cette théorie nous dit que ce n’est pas le langage, l’outil, la conscience ou encore la culture qui constitue le « propre de l’homme », mais qu’il existe un mécanisme mental unique et plus fondamental qui a permis leur émergence. Ce facteur relève d’une aptitude proprement humaine à produire un certain type de représentations mentales que j’appelle tout simplement des « idées » (pour des raisons que l’on verra plus loin). N’en disons pas plus pour l’instant : la théorie se dévoilera au fil des pages.
Cette théorie est cohérente avec les données récentes de l’éthologie, des neurosciences cognitives, de la psychologue et de l’archéologie. Elle est conforme enfin aux nouvelles hypothèses relatives aux liens entre langage et pensée (chap. V et VI).
La théorie de la « machine à idées » est aussi un puissant levier pour comprendre nombre d’autres caractéristiques proprement humaines. On a parfois décrit l’humain comme un être religieux (Homo religiosus) toujours tourné vers l’au-delà. On l’a dépeint comme un « animal moral » guidé par des règles de conduite interne. On en a fait un Homo fabulator, invétéré mythomane et raconteur d’histoires ; un Homo ludens qui aime consacrer du temps à des jeux inutiles ; un Homo viator, voyageur terrestre et aventurier de l’esprit. On l’a encore vu comme un Homo demens, rêveur impénitent. En bref, l’animal humain est un esprit créateur qui ne cesse d’imaginer, de faire des projets, de replonger dans ses souvenirs, et dont le cerveau est du matin au soir rempli d’idées de toutes sortes.
Comment se fait-il que l’on ait attribué à l’homme autant de spécificités ? Pourquoi la nature l’aurait-elle doté d’autant de « dons » (ou de « modules » selon le vocabulaire de la psychologie évolutionniste) ? En réalité, il existe une relation cachée entre toutes ces aptitudes. Une aptitude unique et fondamentale permet de rendre compte de bien des caractère de l’étrange animal que nous sommes tous. Et c’est aussi la description de cette secrète liaison qui nous occupera tout au long de ce livre.
Tout auteur aime bien raconter ses découvertes par un récit romantique où il se met généreusement en scène : « Un jour la solution m’est apparue clairement alors que je marchais dans la campagne. » La théorie de la « machine à idées » ne m’a pas été révélée soudainement lors d’une nuit sans sommeil. Elle a émergé peu à peu au fil d’un long travail de synthèse consistant à ressembler des matériaux issus de disciplines éparses. Lorsqu’on veut étudier la genèse de la pensée, on est confronté à une série de spécialités : éthologie, paléoanthropologie, archéologie, linguistique, préhistoire de l’art, neurosciences, anthropologie, philosophie de l’esprit, etc. Mais au royaume des sciences humaines, il n’existe aucun spécialiste de l’être humain. Chaque spécialité apporte les éléments d’un grand puzzle. Pourtant, il faut bien qu’on s’occupe aussi de rassembler les pièces du puzzle. C’est en croisant les apports de ces différents disciplines que la nouvelle théorie se dessine clairement. Elle ne surgit pas comme une découverte radicalement nouvelle. Elle ne fait que prolonger certaines des tendances des recherches contemporaines. Mais ce prolongement permet de percevoir des connexions nouvelles et de réorganiser en retour les connaissances locales. « Qu’on ne dise pas que je n’ai rien dit de nouveau, la disposition des matières est nouvelle ». (Pascal).